Le lebensborn de Wégimont
« L’arrêt de la reproduction des éléments non valables est aussi important, pour l’élevage humain futur, que la reproduction des éléments humains valables. » (Krupp Schallmayer, médecin bavarois, théoricien de l’eugénisme).
Lorsque la guerre éclate, le rêve fou d’une race supérieure prend une effroyable proportion. Alors que trains et camions acheminent par millions Juifs, Tziganes et homosexuels vers les camps d’extermination, tout est également mis en œuvre pour donner des enfants au Führer et de nouvelles pouponnières sont construites en Allemagne d’abord, en Europe occupée ensuite. De la Pologne à la Norvège en passant par la France et la Belgique, une trentaine d’immeubles – villas, châteaux, cliniques privées… - seront ainsi sélectionnés puis confortablement aménagés. Avec l’argent d’entreprises complaisantes d’abord, avec les biens confisqués aux ennemis du Reich ensuite.
En Belgique, c’est le château de Wégimont, dont les parties les plus anciennes datent du 15è siècle et qui appartient depuis 1920 à la Province de Liège, qui est retenu par l’administration centrale des lebensborn. Entouré d’un vaste muret, doté de grandes cuisines, d’un large réfectoire et de nombreuses chambres, bordé d’un parc de 22 hectares, il est le refuge idéal pour les filles qui, séduites par un soldat de la SS ou par un de ses admirateurs belges, veulent fuir les foudres du curé, du paternel, des voisins.
lebensborn wegimont
Facade principale du château en 1939lebensborn wegimont
C’est « frau » Inge Vermietz[i] , en charge des lebensborn à l’étranger, qui est chargée dès 1942 d’y créer la maternité des Ardennes (Heim Ardennen). Le centre ouvre ses portes en 1943 et très vite, une vingtaine de femmes y élisent domicile. « Lorsque les Allemands ont appris que j’avais travaillé au château avant la guerre, ils ont envoyé un membre de la garde wallonne pour me réquisitionner », se souvient Mariette Bodeux. Alors âgée de 23 ans, cette habitante de Soumagne fut affectée au service en salle : « Les cuisines étaient au sous-sol et les assiettes nous étaient envoyées par un monte-plats. Je traversais le réfectoire pour servir l’Obersturmführer et les jeunes mamans (…) Je me rappelle qu’un jour, une des filles de la cuisine a mis quatre grenouilles vivantes dans le plat de l’officier. Lorsqu’il a voulu commencé à manger, elles ont sauté hors de son assiette. Il était fou furieux, il a demandé qui avait fait ça… Je crois que s’il l’avait appris, il aurait envoyé la fille en Allemagne. »
Mariette n’avait que peu d’occasion de parler aux pensionnaires de l’institut. Elle se souvient néanmoins de Rita, cette Liégeoise de 17 ans tombée amoureuse d’un soldat allemand et qui depuis lors, était hébergée au lebensborn avec son fils : « Elle travaillait parfois aux cuisines et je la croisais régulièrement dans le parc avec son enfant, Walter. Il avait perdu un œil en tombant de son lit. »
Lorsque la maternité liégeoise fut évacuée en septembre 44, Walter fut, avec d’autres enfants, placé dans le convoi vers l’Allemagne que dirigeait Walter Lang : « Les Allemands sont partis sur le coup de midi, sans même manger, raconte encore Mariette. Rita ne voulait pas s’en aller. Elle serrait son fils contre elle mais on est venu le lui prendre. Elle s’est jetée dans mes bras, hurlant qu’on lui volait son enfant. »
Dans le coin inférieur droit de la vieille photo en noir et blanc, Mariette reconnaît aisément Walter.
Avec d’autres enfants, celui-ci fut d’abord transféré dans le seul lebensborn français, à Lamorlaye, en région parisienne. Puis dans la maternité nazie de Schalkhausenn, en Allemagne, et le 3 avril 1945, il arriva à Steinhöring. Ce n’est qu’après un ultime détour par le lebensborn d’Indersdorf, au mois d’août 1945, qu’il est expatrié en France et confié aux bons soins de la Ddass.
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Walter habite aujourd’hui dans le joli village de Nançois-le-Grand, en Lorraine. « Je m’appelle Walter Beausert mais ce n’est vraisemblablement pas mon vrai nom, explique-t-il. Les enfants qui semblaient comprendre le français ont été dirigés vers le nord de la France. Comme je n’avais pas d’acte de naissance, un jugement du tribunal m’en a attribué un qui me faisait officiellement naître à Bar-le-Duc le 1er janvier 1944. » Balloté entre quelques familles d’accueil, hébergé ensuite à l’orphelinat Poincaré, dans le département de la Meuse, il entamera la veille de son mariage une quête qui dure encore aujourd’hui. « Quand je me suis marié, je suis allé voir mon tuteur légal, je voulais savoir d’où je venais. Il ne le savait pas ou n’a pas voulu me le dire. Je n’avais que cet extrait d’acte de naissance délivré par le tribunal et me donnant la nationalité française (…) Je n’ai pas pu en savoir plus jusqu’à ce qu’une loi de 1986 autorise les anciens pupilles de l’Etat à consulter leur dossier. » Depuis, il est souvent revenu en région liégeoise. Il a placardé des avis de recherche autour de la maison communale, interrogé les plus vieux habitants de Soumagne, participé à des émissions de télévision dans l’espoir de retrouver ses parents. Il est persuadé d’être le fils de Rita : « Je l’ai rencontrée, insiste-t-il. C’était un moment très fort. Il s’est passé quelque chose, elle m’a montré des photos, elle m’a tenu par la main mais elle n’a pas voulu avouer que j’étais son fils. Elle est décédée en 1998. »
Rita (droite) avec Marielebensborn wegimont
A quelques dizaines de kilomètres, dans une grande maison voisine de la place Stanislas de Nancy, vit aujourd’hui Gisèle Niango. Elle est née le 11 octobre 1943 à Wégimont puis, après un long parcours, fut elle aussi confiée à une famille française du nord de la France. Plus de 60 ans ont donc passé depuis cette gamine qui, sur le même cliché, est sagement assise aux pieds d’une infirmière : « Mon nom de jeune fille est Gizela Magula, précise-t-elle. Après Steinhöring, j’ai été transférée à Indersdorf où je suis restée jusqu’en juin 1946. A ce moment, j’ai été mise dans un convoi vers la France car on a pensé que je parlais français alors qu’en fait, je ne comprenais que l’Allemand. Je suis finalement arrivée à Commercy avec d’autres enfants réfugiés et j’ai été adoptée par une très gentille famille. »
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[i] Accusé de crime contre l’humanité et de crime de guerre, elle fut jugée en octobre 1947 en même temps que 13 autres responsables de Rusha. Elle fut acquittée.




