“Les plus grands moustiques du monde”
Du fonctionnement de la maternité nazie de Wégimont en Belgique, peu d’information subsistent. La plupart des documents ont été brûlés par les nazis au moment de leur débâcle et les quelques témoins encore vivants se murent dans un silence embarrassé. Le journaliste Marc Hillel, auteur d’un ouvrage de référence sur les lebensborn[i], ne réserve d’ailleurs à l’institution belge que quelques lignes.
Reste que si les archives liégeoises ont été détruites par le feu, de nombreux courriers échangés entre le Heim Ardennen et la centrale de Munich ont été, eux, sauvés par les Alliés lors de leur traversée de l’Allemagne puis transmis à l’International Tracking Service de Bad Harolsen (Hesse). Créé en 1943 par le Quartier général des forces alliées et la Croix-Rouge britannique, ce centre abrite sur des kilomètres d’étagères 50 millions de fiches relatives aux victimes des persécutions nazies. Géré par les représentants de 11 Etats et financé par le ministère allemand des Affaires étrangères, l’ITS a, voici quelques mois, ouvert son service documentaire au public. Nous y avons trouvé une centaine de correspondances qui donnent une idée de l’organisation de la maternité et surtout des relations souvent difficiles qu’elle entretenait avec sa hiérarchie allemande.
En mai 1943, une infirmière du nom de Lydia Vorsatz est ainsi appelée à prendre la direction de Wégimont. Quelques jours plus tard, le général SS et médecin chef Gregor Ebner (condamné pour participation à une organisation criminelle, il décédera – libre – en 1974), encourage la nouvelle venue : « Vous devez essayer de gagner la confiance des mères et des employées de votre centre, lui enjoint-il. On ne peut gérer des gens avec succès que si l’on gagne leur confiance. Ayez toujours l’oreille attentive aux soucis des personnes, aidez-les là où vous pouvez (…) Veillez à ce que votre joli home soit toujours présentable. Comme vous l’avez vu ici à Steinhoring, nous sommes très soucieux de la propreté (…) S’il y a une employée qui ne veut pas suivre les consignes, faites preuve de sévérité car ordre et propreté sont la carte de visite de votre établissement. » C’est que de son inauguration au printemps 43 à son évacuation en novembre 44, la maternité liégeoise causera son bataillon de soucis à l’occupant allemand : les enfants y seraient traités avec peu de considération, la propreté des lieux laisserait à désirer, le personnel serait revêche et peu collaborant.
Dans un courrier de juillet 1943, le même Ebner pousse néanmoins un soupir de soulagement, les enfants du Führer et leurs mamans seront correctement soignés : « Nous avons trouvé un gynécologue courageux à Liège, se réjouit-il. Il est à tout moment à votre disposition. En 20 minutes, il peut être à Wégimont et nous a déjà aidés dans deux situations difficiles. » Ebner renvoie aussi vers un généraliste qui habite Soumagne et en passant, se désole que les médecins soient « aussi rares que des pièces d’or ».
Suivent, l’automne et l’hiver de la même année, une série de plaintes, de récrimination, de licenciements. Ainsi en octobre est-il suggéré que la maternité se sépare de l’infirmière Fanny, qui est « sale », « négligente », « manque de professionnalisme » et cumule les absences injustifiées. Puis, c’est la compagne flamande d’un soldat SS qui se plaint amèrement de n’avoir pas encore été auscultée alors qu’elle a été admise à la maternité voici déjà deux jours. Un peu plus tard, après que la direction se soit plainte de ces sages-femmes qui « ne parlent même pas allemand », le Sturmbannführer Walter Lang constate qu’il est difficile de recruter et se demande « si les enfants reçoivent les soins nécessaires car le personnel est hostile à nos convictions politiques ». Après qu’une maman ait demandé le transfert de son enfant, Dagmar D., vers un hôpital bruxellois, Lang est même persuadé que « les sœurs laissent intentionnellement mourir nos enfants » et demande la mise sous surveillance de l’hôpital de Bavière, à Liège.
La situation empire lorsque, le 3 novembre 43, Uwe Hans Keiner, un enfant de 7 mois, est retrouvé mort dans son lit. Alors qu’un peu partout en Europe des centaines de milliers de familles sont promises aux camps d’extermination, la direction du lebensborn est traumatisée par ce décès prématuré et est bien décidée à trouver un coupable. Bien que l’autopsie fasse état d’un kyste au cerveau de l’enfant, la possibilité d’un acte intentionnel n’est pas écartée car, est-il rappelé, le petit Hans Keiner était « un des rares enfants allemands du centre ». Il est finalement reproché à Gerda, l’infirmière de nuit, de n’avoir pas vérifié toutes les deux heures le bon sommeil des enfants. Il est décidé qu’elle sera suspendue puis jugée.
En avril de l’année suivante, nouveau cri d’effroi : il y a des moustiques dans la pouponnière. Les responsables du centre constatent que « cette propagation est due aux étangs qui entourent le château » et en même temps que du matériel de désinfection, réclament deux exemplaires de la brochure « Les plus grands moustiques du monde ».
Quelques mois plus tard, ne se doutant vraisemblablement pas que les populations occupées sont soumises aux tickets de rationnement, quand elles ne meurent pas littéralement de faim, une circulaire de la direction suggère aux maternités, dont celle de Liège, de « nourrir les enfants au pain complet ». Le temps manquera pour mettre ce régime en application puisque début septembre, l’arrivée de la 3ème division du 7ème corps d’armée américain sonne le glas de la maternité liégeoise. Les Alliés, qui y avaient provisoirement établi un poste de commandement, surnommeront d’ailleurs le château la « baby factory ».
lebensborn wégimont
Précédent (l’Allemagne leur promettait la lune)
[i] Marc Hillel et Clarissa Henry, Au Nom de la Race, Fayard, 1975



