“Tête de Boeuf”, de Michaël Roskam, présenté le 26 févier aux Oscars, a aussi été filmé à Liège. En Wallonie et à Bruxelles, des particuliers prêtent leurs décors pour des tournages.
Paru dans Le Soir du 24 février 2012.
Réalisé avec Mélanie Geelkens. Photos de Michel Tonneau et Pierre-Yves Thienpont.
L’idée : Parler des particuliers qui prêtent leurs lieux pour des tournages de longs métrages en Wallonie et à Bruxelles. Revenir sur ces lieux de tournages prêtés par des privés et mettre en parallèle une des images extraites du film avec le même décor, habité cette fois par ses propriétaires. Ajouter à l’article une carte de Wallonie et Bruxelles affichant (textes + photos + extraits pertinents des vidéos) une sélection de lieux de tournage.Toutes les photos sont ici
joel matriche
Je ne te l’avais pas dit ? On a prêté notre ancien appartement pour le tournage d’un film qui est nominé aux Oscars ! », glisse Nejma Ben Brahim à sa collègue avant de se prêter au jeu de l’interview. Et dire qu’au début, elle et son mari Serge Quin pensaient avoir affaire à un long-métrage sans envergure… « Mais le réalisateur, Michaël Roskam, semblait tellement motivé que nous avons fini par accepter qu’il tourne chez nous. » C’était en avril 2010. L’équipe de Tête de Bœuf avait investi leur habitation, située dans le quartier cossu des Terrasses à Liège, pendant trois jours et deux nuits, le temps de mettre en boîte la scène finale. À l’écran, les spectateurs qui connaissent le coin remarqueront peut-être cette façade familière. Penseront sans doute à une coïncidence. Et pourtant : cela a bel et bien été tourné près de chez vous. Comme des dizaines d’autres films, d’ailleurs : Potiche, Sœur Sourire, Largo Winch 2, Cloclo… Catherine Deneuve a sillonné une ferme brabançonne, Cécile de France s’est promenée dans une abbaye namuroise, Jérémie Renier a joué Cloclo dans une salle bruxelloise, Tomer Sisley et Sharon Stone ont simulé une course-poursuite dans une usine carolo…
De plus en plus de réalisateurs posent leurs caméras en terres wallonnes et bruxelloises. Pour des raisons financières (lire ci-contre) mais pas seulement : « L’Insas et l’IAD ont été parmi les premières écoles de cinéma en Europe, nous récoltons les fruits de cette tradition de formation », insiste Philippe Reynaert, directeur de Wallimage. Il est loin le temps où les productions cinématographiques belges se limitaient aux œuvres des Frères Dardenne. Aujourd’hui, une vingtaine de longs-métrages prennent chaque année nos villes et campagnes pour décors.
Meubles vitrés
Car qui dit tournages dit forcément décors. En studio ? Parfois. Mais les repéreurs préfèrent généralement l’atmosphère de lieux habités. « Le réalisateur de Sans Queue ni Tête voulait un distributeur de matériel médical et paramédical, se souvient le jeune patron de l’entreprise liégeoise Medipost, Laurent Caniglia. Ce qui les a séduits ici, c’est que nous vendons aussi aux particuliers et que nous avons un grand parking où l’équipe de tournage a pu garer ses véhicules. » D’autres propriétaires s’inscrivent d’initiative dans les bases de données des bureaux d’accueil (Brussel Film Office, Agence du film du Brabant wallon, le Batch dans le Hainaut et le Clap pour Liège, Namur et le Luxembourg), chargés de dénicher les lieux de tournage qui correspondent aux envies – parfois folkloriques – des réalisateurs.
« Durant le même mois, il m’est arrivé de chercher un château, une carrière de sable, une taverne de style victorien, une villa, un supermarché, des bureaux avec une verrière, un endroit où l’on pourrait apercevoir des biches… », raconte Isabelle Lits, coordinatrice de l’agence brabançonne. « Nous sommes constamment à la recherche de décors, enchaîne Florence Conradt, du Clap. Parfois, on distribue des toutes-boîtes pour en informer les gens. » Ce qui ne signifie pas pour autant que tous les lieux visités ou proposés seront sélectionnés. Tout peut se jouer sur un détail : François Ozon, pour Potiche, recherchait une fromagerie possédant une cuve en bois, Michaël Roskam voulait à tout prix une parfumerie avec des meubles vitrés comme il avait l’habitude d’en voir durant son enfance, etc. « Pour Sœur Sourire, il fallait une abbaye, raconte Philippe Groff, régisseur. On les a quasiment toutes visitées et notre choix s’est porté sur Notre-Dame du Vivier, à Marche-les-Dames. Elle a l’avantage d’être restée dans son jus, elle n’a pas été transformée et surtout, elle était vide à ce moment. »
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Soeur Sourire: “L’équipe avait nettoyé tout le jardin”
Une abbaye en fond de vallée, dans un cadre on ne peut plus verdoyant : il n’en fallait pas plus pour convaincre Philippe Groff, régisseur pour Sœur Sourire, d’amener à Marche-les-Dames, près de Namur, Cécile de France et ses compagnes de couvent. « En repérage, on avait visité quasiment toutes les abbayes de Wallonie, explique Philippe Groff. Celle-ci n’a pas été transformée, elle est dans un cadre exceptionnel et surtout, elle était à ce moment vide de tout occupant. »
Construite au XIIe siècle par les cisterciennes, mille fois transformée, délaissée, réinvestie, l’abbaye Notre-Dame du Vivier se partage aujourd’hui entre plusieurs propriétaires. « La présence de cours d’eau, de bois, de minerais de fer dans le sous-sol mais aussi la beauté du lieu expliquent la longue occupation du site, explique Michèle Willem-Hubert, membre de la fabrique d’église. C’est un endroit magnifique mais difficile à vivre aussi, notamment à cause de l’humidité. »
D’août à septembre 2009, c’est donc entre ces murs centenaires que sous la direction de Stijn Coninx, Cécile de France a prié, a pleuré mais s’est amusée aussi, a composé et chanté comme l’avait fait 50 ans plus tôt Sœur Sourire dans le couvent de Fichermont, à Waterloo. « L’équipe avait nettoyé tout le jardin et en avait fait un endroit impeccable, s’amusent d’une même voix Michèle Hubert et Stéphane Lefèvre, le gardien des clefs de l’abbaye.Tout était bien taillé, un potager avait même été aménagé en un clin d’œil : les fraisiers, les tomates, les salades, tout était déjà poussé et il y avait aussi une réserve pour la paille. »
Classés patrimoine exceptionnel de Wallonie, l’abbaye et ses 5.000 m2 carrés habitables, ses 8.000 m2 de bois, de prés et de vergers, son presbytère, son ancien moulin et ses innombrables dépendances se cherchent aujourd’hui un destin : saccagés par les vents et les pluies, pillés – à une époque où il n’y avait encore ni gardien ni rondes de police – et vandalisés, ils ne résistent que péniblement au temps qui passe.
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Un Plan Parfait : “Toutes les bouteilles de Vodka y sont passées”
Premier jour de tournage, 10 heures du matin. Ça commence mal : les uniques toilettes du bâtiment sont déjà bouchées. Les 150 figurants qui viennent de débarquer commencent à s’impatienter… Branle-bas de combat à La Tentation, salle culturelle au cœur de Bruxelles, en ce mois de novembre 2011. Les moindres recoins du bâtiment sont envahis par l’équipe du film Le plan parfait. « Il y avait du monde à tous les étages ! », se souvient Michaël Rodriguez, l’un des responsables des lieux.
Lorsqu’une superproduction française débarque, elle ne passe pas inaperçue. Surtout lorsqu’elle est emmenée par Pascal Chaumeil (réalisateur de L’Arnacœur) et que les deux acteurs principaux sont Dany Boon et Diane Kruger. La place des Béguinages toute proche, bloquée à la circulation pendant cinq jours, s’en souvient encore…
La Tentation n’en était pas à son coup d’essai : plusieurs tournages ont déjà transité par ici. Un clip de Bénabar, une publicité pour un alcool anisé… Les responsables de cette salle ont décidé d’exploiter ce filon pour s’offrir un coup de visibilité. « C’est nous qui avons contacté les bureaux spécialisés dans la recherche de décors, explique Noémi Paloma, une autre responsable. La maison de production nous a appelés en juin. »
Telle est la magie du cinéma : à l’écran (la sortie est prévue en octobre 2012), le spectateur ne reconnaîtra sans doute pas l’endroit, qui fut transformé pour l’occasion en cabaret russe. Pendant la scène qui fut tournée ici, Dany Boon se lance dans une danse traditionnelle russe. « Il était très sympa, il faisait rire tout le monde !, raconte Michaël Rodriguez. Diane Kruger aussi. Très accessible. Et surtout très belle. »
Le dernier jour, l’équipe a décidé de profiter encore un peu de la salle et d’organiser une fête. « C’est le seul moment où l’on nous a interdit de faire des photos, poursuit-il. Mais je peux vous dire que la plupart étaient bien éméchés… Toutes les bouteilles de vodka du décor y sont passées ! »
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Potiche : Catherine Deneuve ne veut manger que du bio
Un jour de décembre 2009. Froid et pluvieux. Eddy Pussemier ne risque pas de l’oublier. À force de passer et repasser avec sa vache devant la caméra, il avait fini pas être trempé jusqu’à l’os. Pour rien : cette scène, à laquelle le réalisateur François Ozon lui avait demandé de participer furtivement, n’a pas été retenue au montage.
Peu importe : accueillir le tournage du film Potiche fut une belle expérience pour lui et sa femme Annie. La scène qui se déroule dans leur ferme d’Ophain-Bois-Seigneur-Isaac (Braine-l’Alleud) ne dure pas plus de trente secondes : Catherine Deneuve traverse la cour, passe saluer les vaches dans l’étable puis déguste un morceau de fromage de chèvre.
En contactant le couple, l’équipe du film avait annoncé n’avoir besoin que d’une heure pour mettre la séquence en boîte. Les 80 acteurs, figurants et techniciens resteront au final près de 10 heures. Une journée intense pour Eddy et Annie. « On nous a demandé de faire des tas de choses ! », racontent-ils. Nettoyer les néons de l’étable, mettre à disposition un espace chauffé pour les maquilleurs, disposer des poules et des ballots de paille dans la cour, ressortir d’anciens objets rangés dans le grenier, préparer plusieurs fromages, dénicher une vieille bouteille de vin et la vider – pas d’alcool sur le tournage…
« On n’avait même eu le temps de manger, se souvient Annie. Lorsqu’on avait été contacté, on nous avait vaguement parlé d’un dédommagement. Puis, le jour même, le temps passait et personne n’abordait le sujet. Et puis ils sont partis à Ittre, sur le prochain lieu de tournage, sans nous payer (…) Finalement, ils ont un peu rechigné puis accepté. » Mais le couple ne regrette rien. Et se répand volontiers en anecdotes. Comme lorsque Catherine Deneuve, qui devait manger un morceau de fromage, a demandé si les orties qu’il contenait étaient bios… « Non ? Alors je n’en mange pas. » Et Eddy d’ironiser : « Elle ne veut que du bio mais n’hésite pas à fumer sa cigarette ! ».
joel matriche

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