Dans un peu moins d’un an, le 6 novembre 2012, près de 150 millions d’Américains seront appelés à choisir leurs grands électeurs. Qui à leur tour, apporteront leur soutien à l’un des candidats à la présidentielle.

Publié sur Le Soir en ligne le 11 janvier 2012

Obtenir la confiance sinon la sympathie des 538 membres de la Chambre et du Sénat impliqués dans ce suffrage indirect est donc un enjeu constant pour les entreprises, syndicats et autres groupes de pression. Les multinationales belges ne font pas exception : les attestations de dons, disponibles notamment sur le site de la Commission électorale américaine (FEC) et sur celui de l’efficace Center for Responsive Politics, montrent que plusieurs de nos fleurons économiques, pourvu qu’ils aient au moins une filiale aux Etats-Unis, mettent la main à la poche afin d’influencer -avec des moyens et des ambitions variables - le processus électoral américain. Et quel que soit le discours progressiste et en apparence responsable tenu publiquement par ces groupes industriels, leur préférence va généralement aux candidats républicains.

Republican vs. Democrat 2012


En 2010, quelques semaines avant les élections sénatoriales américaines, une étude de la branche européenne du Climate Action Network, un réseau international d’ONG engagées dans la lutte contre le réchauffement climatique, avait déjà dénoncé le comportement de ces entreprises européennes émettrices de CO2 qui, tandis qu’elles s’opposent à toute réduction drastique des gaz à effet de serre sur le vieux continent sous le prétexte que les mêmes contraintes ne sont pas imposées à leurs concurrents américains, financent largement les candidats US les plus conservateurs afin de prévenir tout durcissement de la législation fédérale. Et même si les amitiés républicaines de ces entreprises ont parfois d’autres motivations qu’environnementales (les actions de lobbying d’AB Inbev, par exemple, visent avant tout à assouplir les politiques fiscales), ces mêmes entreprises ne peuvent ignorer qu’en finançant des partisans aussi convaincus de la libre-entreprise, elles contrarient tout effort collectif en faveur du climat.

Ce double langage est plus stratégique aujourd’hui encore qu’il l’était hier puisque d’une part, l’enjeu de la campagne en cours n’est rien de moins que l’élection du 45e président des Etats-Unis, d’autre part parce que crise économique faisant, le soutien d’un développement durable est pour beaucoup de citoyens - et donc de responsables politiques - devenu un luxe et celui de la croissance une nécessité.


Les multinationales bénéficieront-elles dans ce contexte d’une écoute plus attentive des politiciens US reconnus pour leur pragmatisme économique, sinon pour leur climato-scepticisme? Si elles ne se font pas entendre, ce ne sera pas, du moins pour certaines d’entre-elles, faute d’avoir essayé. Car plus que les discours et les plans de com’, c’est la direction que prend leur argent qui désigne les vraies priorités de ces groupes industriels.

Anheuser-Busch Inbev. Premier brasseur au monde, le groupe est né de la fusion des brasseries Piedboeuf et Stella Artois d’abord pour former Interbrew, du mariage ensuite avec le groupe brésilien Ambev, et de la combinaison enfin en 2008 avec Anheuser Busch, alors troisième producteur mondial de bière. L’entreprise, dont le siège administratif est situé à Louvain, a vendu 399 million d’hectolitre de bière en 2010. Une force de frappe qui permet à ce géant brassicole de compter parmi les principaux bailleurs de fonds de la politique américaine : selon le Center for Responsive Politics, qui a lui-même analysé les documents de la FEC, le groupe (AB d’abord, AB Inbev depuis 2008) a dépensé entre 1989 et 2011 plus de 11 millions de dollars pour soutenir les Républicains (51,5%) quasiment autant que les Démocrates (48,5%). Soit, en importance et juste derrière le géant britannique de l’armement BAE Systems, la plus grande implication d’une entreprise étrangère dans la politique fédérale américaine. « Si les contributions peuvent varier d’une année à l’autre, Anheuser-Busch a une approche bipartisane et supporte de la même manière les candidats des deux grands partis, ainsi que les partis eux-mêmes », insiste auprès du Soir Sara Geisner, porte-parole d’AB.

Ce relatif équilibre entre modérés et conservateurs qui a longtemps guidé les actions de lobbying de l’entreprise semble cependant s’estomper pour la campagne 2012 puisqu’à la fin septembre 2011, 74.650 dollars avaient été confiés aux Démocrates contre 205.200 dollars aux Républicains. Parmi ces derniers, Roy Blunt, sénateur du Missouri, fait figure d’enfant gâté avec 12.400 dollars glissés dans sa tirelire électorale en 2011. Et depuis 2000, il a directement reçu du groupe 82.325 dollars. Est-ce pour l’encourager à rendre le monde meilleur? On peut en douter puisque cet opiniâtre défenseur du permis de port d’arme, farouche opposant à toute réforme des soins de santé et fervent partisan de la prière à l’école, s’oppose aussi systématiquement à toute contrainte supplémentaire en matière de gaz à effet de serre et affirme la main sur le cœur que  ” Il n’y pas de fondement scientifique pour affirmer que nous changeons le climat de la Terre.” Ses aphorismes écolo-scientifiques lui valent d’ailleurs d’être classé par la League for Conservation Voters- une association qui s’efforce de “faire des enjeux environnementaux des priorités politiques” - parmi les plus grands fossoyeurs de la cause environnementale aux Etats-Unis.

matriche

« Réduire les émissions de gaz à effet de serre est un objectif prioritaire, directement en lien avec les économies de pétrole et d’électricité ». AB Inbev

matriche

Claire Mc Caskill, sénatrice démocrate du même État (c’est à Saint-Louis, capitale du Missouri, qu’est le siège d’Anheuser-Busch), est certes plus modérée que son adversaire républicain et n’a jamais nié la réalité des bouleversements climatiques mais ses prises de position la classent plutôt dans les rangs des pragmatiques, ceux qui estiment qu’entre deux maux (les dérèglements annoncés du climat et la crise économique), il faut choisir le moindre : “Nous devons être des leaders dans le monde, a-t-elle ainsi rappelé à un journaliste radio qui l’interrogeait sur les enjeux environnementaux, mais nous ne devons pas nous faire avoir. Si nous allons trop loin, tout ce que nous allons faire, c’est perdre des emplois au bénéfice de la Chine  et de l’Inde.”

Les 3e et 4e bénéficiaires d’Anheuser-Busch Inbev, ne sont pas en reste. Ainsi Todd Akin, un Républicain pur et dur déployant autant d’énergie à se battre contre l’avortement que pour le droit de porter une arme, est-ilpersuadé que “le dérèglement du climat est avant tout causé par l’activité du soleil” ou en d’autres mots, “pas convaincu du bien-fondé scientifique des changements climatiques“.  Ainsi aussi John Boener, leader des Républicains de l’Ohio, dont l’esprit aiguisé s’est révélé lors d’une émission récente de la chaîne ABC : ”Penser, a-t-il, dit, que le dioxyde de carbone est un cancérigène dangereux pour notre environnement est presque comique, s’est-il exclamé. A chaque moment, nous expirons du dioxyde de carbone. Vous savez, chaque vache dans le monde, quand elle fait ce que vous savez, vous avez plus de dioxyde de carbone. Ainsi, je pense que c’est clair…”
« Mais Anheuser-Busch prend toutes ses décisions en rapport avec le processus politique US indépendamment d’AB Inbev, comme l’impose d’ailleurs la législation », nuance
Sara Geisner.

1 Dons (USD) d’AB (1990 à 2008) puis AB Inbev pour les campagnes de 1990 à 2012 (source : opensecrets.org)

Solvay. Achetée en février 2010 par le géant pharmaceutique Abbott, Solvay Pharmaceuticals était jusqu’à ce moment une des principales filiales américaines du groupe chimique belge aux Etats-Unis. Et la plus généreuse puisque quelques mois avant la reprise, le comité électoral mis en place par cette succursale a réparti 80.000 dollars entre Démocrates (25%) et Républicains (75%). Parmi ceux-ci, John Barrosso, plus réputé pour ses compétences en chirurgie orthopédique que pour son soutien à la cause environnementale : farouche adversaire, comme la plupart des Républicains, de l’Agence fédérale de protection de l’Environnement (EPA), il est persuadé que les progrès scientifiques de demain régleront les problèmes d’aujourd’hui. Plutôt que brider l’industrie américaine par de nouvelles contraintes, il a ainsi suggéré de créer un prix récompensant les scientifiques qui mettraient au point d’innovants systèmes de séquestration du carbone. Plus radicale encore est la démocrate Lincoln Blanche : cette opposante systématique à toute réduction des gaz à effet de serre a également reçu 10.000 dollars en 2009 de l’ex-filiale de Solvay. Pour la seule année 2010, confirme d’ailleurs le Center for Responsive Politics pour enfoncer le clou, Lincoln Blanche aurait reçu pas moins de 500.000 dollars de l’industrie gazière et pétrolière.  Ne pas limiter ses subventions aux Républicains, par nature opposés à tout ce qui contrarie la libre entreprise, peut pour les entreprises être une stratégie payante : en soutenant avec la même générosité la frange démocrate qui soutient leurs points de vue, elles contrarient la formation d’une majorité qui leur serait hostile.
matriche

« Solvay soutient la lutte globale contre le changement climatique ainsi que toute initiative publique et industrielle dans ce domaine » Solvay

matriche
Depuis la revente de Solvay Pharmaceuticals néanmoins, les initiatives de Solvay se sont interrompues et aucun argent n’a plus été versé aux partis ou aux comités de soutien.

2 Dons (USD) de Solvay Pharmaceuticals pour les campagnes de 2004 à 2010 (source : opensecrets.org)

Carmeuse La crainte de ce groupe familial belge plus que centenaire (il a été créé en 1860 et pèse 1,1 milliard d’euros), spécialisé dans l’extraction et la transformation de la pierre calcaire, est la même que celle des principaux groupes industriels : que l’Europe, plus préoccupée par les rejets de gaz à effet de serre que ne le sont les autres zones industrialisées, ne soit la première à taxer le CO2 et contrarie ainsi les ambitions de ses entreprises. “Une tonne de chaux, rappelait ainsi dans Le Soir du 18 juin 2010 Rodolphe Collinet, héritier du groupe et chargé de sa gestion opérationnelle, coûte entre 70 et 100 euros. Or produire cette tonne occasionne de façon naturelle l’émission d’une tonne de CO2. Si cette tonne de CO2 est taxée à 30 euros, on peut craindre que des importations viennent nous concurrencer.” Par le biais de sa filiale américaine Carmeuse Lime & Stone, l’entreprise s’efforce pourtant de maintenir la législation US sur les rails qui lui conviennent : en 2008, 61.000 dollars ont été versés au cabinet de lobbying McGuire, Woods et Al pour travailler sur le Climate Security Act, essentiellement sur son chapitre relatif aux rejets de gaz dans l’atmosphère. En 2009, le même bureau de Washington a été rémunéré à hauteur de 83.000 dollars, en 2010 de 75.000 euros et en 2011, de 25.000 euros. « L’entreprise n’a jamais été contre un mécanisme visant à réduire les gaz à effet de serre, répond Rodolphe Collinet. Par contre, elle est attentive à veiller à ce que les mesures réglementaires ou législatives ne conduisent pas à des distorsions de concurrence. La complexité de ces matières et l’instabilité réglementaire font que nous travaillons avec des cabinets spécialisés pour nous aider à défendre cet objectif. »

Parallèlement, la filiale US de Carmeuse est membre de la National Lime Association qui, si elle n’a quasiment pas mis la main au portefeuille en 2011, a été autrement plus généreuse en 2010 puisque 124.000 USD ont alors été partagés entre deux cabinets de lobbying, notamment pour influer sur la législation régulant les gaz à effet de serre.

matriche

« Carmeuse est fortement impliqué dans la réduction des émissions de CO2 et multiplie les efforts pour améliorer son efficacité énergétique » Carmeuse

matriche
Enfin, bien que plus modestes, d’autres aides sont directement versées par les membres de l’entreprise aux comités d’action politique (PAC) afin qu’eux-mêmes se signalent à l’attention de candidats soigneusement choisis. Parmi ces derniers, le plus expressif est le sénateur républicain de l’Utah,
Orrin Hatch : gratifié de 2.500 dollars par Carmeuse, il estime que le protocole de Kyoto (”un extrémisme environnemental“), qui n’a jamais été ratifié par les Etats-Unis, “entraînerait pour chacun un surcoût, rien que pour le carburant, de 1500 à 3000 dollars par année“. Il s’est prononcé à plusieurs reprises pour l’instauration d’une prière matinale dans les écoles et s’est distingué en 1999 en se réjouissant, deux mois après la convention républicaine, que celle-ci ait pu se tenir “sans qu’il y ait des gays ou des lesbiennes parmi nous”. « Ces contributions sont toutes liées à des fund-raising (levées de fonds NDLR) organisés par certains de nos clients importants pour des hommes politiques à l’occasion de déjeuners ou dîners, précise encore Rodolphe Collinet. Le soutien au sénateur Hatch était une erreur, en particulier à cause de ses propos discriminatoires.»

3 Dons (USD) de Carmeuse Lime pour les campagnes de 2010 et 2012 (source : opensecrets.org)

Delhaize. Avec ses 1.300 supermarchés dans 11 Etats américains, Food Lion est la filiale la plus importante du groupe Delhaize, fondé en 1867 par Jules Delhaize et ses frères près de Charleroi. Société de distribution plutôt que groupe industriel, l’entreprise n’en est pas moins impliquée dans les défis environnementaux : les actions de sa filiale Food Lion dans les magasins américains ont notamment, explique la filiale sur son site internet, permis d’économiser en 2010 autant de tonnes de CO2 que ce que rejettent en un an 2.447 ménages américains.

Peu concerné dans le financement des partis et candidats US, le groupe s’est contenté (chiffres arrêtés au début d’octobre 2011) de verser cette année 2.000 dollars à des représentants démocrates de la Caroline du Nord, Melvin Watt et Kay Hagan. Mais le groupe n’est pas des plus fidèles en amitié puisqu’en 2010, la plus grosse part du gâteau avait été versée aux Républicains (9.500 dollars contre 4.500 dollars pour les Démocrates), dont 1.500 dollars pour le seul Richard Burr, sénateur de Caroline du Nord notoirement opposé à tout renforcement de la législation en matière d’environnement car il est clair, estime-t-il, que “l’importante et nouvelle bureaucratie fédérale conduirait à une hausse des prix de l’énergie pour les entreprises et familles de Caroline du Nord et ne bénéficierait que faiblement à l’environnement.

matriche

« Nous nous sommes engagés à prendre en compte notre impact sur l’environnement et à lutter contre le changement climatique » Delhaize

matriche

Il faut enfin y ajouter 40.000 dollars de lobbying dépensés par le groupe en 2011 (la moitié de ce qui fut versé en 2010), notamment pour des matières liées à la taxation, à la législation contre les vols à l’étalage, etc.

4Dons (USD) de Food Lions pour les campagnes de 2000 à 2012 (source : opensecrets.org)


Subscribe to comments Comment | Trackback |
Post Tags:

Browse Timeline


Add a Comment


XHTML: You can use these tags: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>


cialis online