Les paris sur internet pervertissent-ils le sport professionnel ? Le tennis n’est plus à l’abri des soupçons de corruption. A quelques semaines de Roland Garros (Photos TennisServer.com, Ron Waite et Pablo Sanfrancisco) , c’est devant un juge belge que la fédération française a choisi d’attaquer ces bookmakers virtuels.

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Des magistrats sur le court

Les paris sur internet pervertissent-ils le sport professionnel ? Le tennis n’est plus à l’abri des soupçons de corruption. A quelques semaines de Roland Garros, c’est devant un juge belge que la fédération française a choisi d’attaquer ces bookmakers virtuels.

A

près avoir arpenté la pelouse des stades, les juges se préparent à faire leur entrée sur les courts : sollicités par la Fédération française de Tennis (FFT), les magistrats liégeois ont en effet, le 26 février, entamé leur mission d’arbitrage dans le conflit qui oppose l’organisateur de Roland Garros et des BNP Paribas Masters aux sociétés de paris en ligne. Semblables procédures devraient suivre en France, devant le tribunal de Grande Instance de Paris, et en Allemagne quelques semaines plus tard. L’enjeu n’est pas que financier (un tournoi peut susciter entre 500 millions et un milliard d’euros de paris), il tient aussi à la réputation du sport individuel préféré des Français : la multiplication des bookmakers, les sommes de plus en plus fortes qui sont mises en jeu, la possibilité de parier sur des éléments accessoires tels la durée d’un jeu ou le nombre de sets jettent la suspicion sur le déroulement des tournois. Car même si aucun cas de fraude et de corruption n’a encore pu être prouvé, les récentes confidences de joueurs de haut niveau font craindre le pire. Les gestionnaires de la FFT entendent bien préserver le tennis de ces scandales qui ont longtemps éclaboussé, et souillent encore, le football autant que le cyclisme.

Clairement, la fédération entend faire interdire par la justice les mises sur cet événement phare qu’est Roland Garros, dont la prochaine édition aura lieu du 20 mai au 8 juin 2008. Il y a donc urgence. Trois des plus importantes sociétés de paris en ligne, Betfair, Bwin et Ladbrokes, sont visées par cette première procédure : « Nous considérons que ces sites internet portent atteinte aux droits d’exploitation de nos événements, qu’il est fait un usage non autorisé de la marque Roland Garros et qu’il y a, de la part de ces sociétés, un parasitisme commercial », gronde le directeur-général de la FFT, Jean-François Vilotte. Souvent dénués de licence, établis dans des paradis fiscaux et réglementaires, les sites de paris ne devraient leur phénoménal succès, estime M. Villotte, qu’au travail entrepris depuis des décennies par le personnel de la fédération pour faire de Roland Garros une des épreuves sportives les plus célèbres au monde.

Le dossier ouvert par les juges liégeois est donc lourd d’enjeux, tant pour la fédération que pour les sociétés de paris en ligne. Si la première devait l’emporter, qu’adviendrait-il des secondes dont le business est, précisément, d’organiser et de récolter les mises sur les plus grandes manifestations sportives ? L’analyse du bureau d’études Merril Lynch, selon laquelle le chiffre d’affaires du pari en ligne pourrait atteindre 177 milliards de dollars 2015 ne risquerait-elle pas d’être sévèrement remise en question ?

« Ne viser que les entreprises européennes qui possèdent une licence et qui sont très contrôlées risque de pousser les parieurs à ne jouer qu’avec les nombreux intermédiaires que l’on trouve sur le web et qui sont, eux, dépourvus de licence, répond Mark Davies, directeur de Betfair. Cela risque donc d’exacerber le problème qui a été mis sur la table. Il a visiblement été conseillé aux Français de s’en prendre au seul opérateur qui est complètement transparent et qui, quand c’est nécessaire, partage les informations qu’il détient sur les paris avec la Fédération internationale de Tennis et avec l’ATP. » La fédération et ses avocats soutiennent, au contraire, qu’en s’attaquant aux plus policées des agences de paris, ils ne font que déblayer le terrain : si la FFT obtient gain de cause, il est probable que la leçon sera comprises non seulement par les 3 sociétés citées mais également par la plupart de leurs concurrents. Les quelques irréductibles qui s’obstineront malgré tout à maintenir des paris sur Roland Garros s’exposeront alors vraisemblablement à des actions judiciaires plus agressives.

Concrètement, les magistrats liégeois ne devaient, le 26 février, qu’ouvrir le dossier, consulter brièvement les avocats et établir avec eux un calendrier d’audiences. Les plaidoiries devraient suivre dans les semaines qui viennent, à un rythme assez soutenu pour permettre au juge de se prononcer avant l’ouverture officielle d’un des plus prestigieux tournois du monde.

Pourquoi la Belgique ? Pourquoi Liège ?

Liège n’a pas la réputation d’être la capitale européenne du tennis, on peut donc s’étonner que ce soit devant son juge des référés que la FFT ait choisi de lancer son offensive judiciaire. Mais en réalité, cette option n’a rien de saugrenu : 1/ La fédération est consciente que le monopole que continue à exercer, en France, la Française des Jeux sur les paris en ligne crée dans ce pays un contexte particulier. Quelle qu’elle soit, la décision que rendra le juge français aura donc du mal à faire jurisprudence en-dehors de l’Hexagone. Une audience devant le Tribunal de Grande Instance de Paris aura néanmoins lieu au mois de mars. 2/ Les sociétés de paris étant actives partout en Europe, les organisateurs de Roland Garros se devaient d’internationaliser leur action en justice. Le droit britannique étant très différent du nôtre, ce pays n’est pas une cible prioritaire. Un premier front est ouvert en Belgique, un autre prochainement en Allemagne. 3/ La bonne réputation de quelques avocats belges dans le monde sportif (dans ce dossier, Jean-François Henrotte et Jean-Louis Dupont du cabinet Elegis) a sans doute contribué à la stratégie de la FFT. 4/ Enfin, le tribunal de Bruxelles ayant un agenda surchargé et les juridictions flamandes étant difficilement envisageables pour des raisons pratiques, c’est donc à Liège que les parties ont choisi de s’affronter.

Les balles de la discorde

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es récompenses offertes aux vainqueurs (1) constituent-elles encore le vrai enjeu des tournois ? Aucun aveu, aucun flagrant délit n’a jusqu’à présent permis de mettre objectivement en cause l’intégrité d’une star du tennis. Mais l’importance des sommes échangées sur internet et la possibilité qu’offre ce sport de miser sur des paramètres a priori sans importance, comme par exemple le nombre de points qui seront misés dans le premier jeu d’un match, nourrissent le soupçon. Et peut-être la tentation. « Il y a effectivement un risque d’atteinte à l’éthique sportive », déplore Jean-François Villotte. De récentes anomalies et quelques déclarations n’ont fait que nourrir cette appréhension :

Nikolay Davydenko. L’événement déclencheur est sans doute ce match en août 2007 à Sopo (Pologne) confrontant le 4ème joueur mondial, Nikolay Davydenko à Vassallo Arguello, 87ème classé. La partie dut être annulée après que le Russe, pointant une blessure au genou, abandonne la partie lors du troisième set. Immédiatement, la société Betfair avait annulé les paris sur ce match, s’étonnant que des sommes extravagantes (7 millions de dollars) aient été pariées sur l’Argentin, pourtant loin d’être le favori. Sanctionné par l’ATP trois mois plus tard pour avoir « manqué de combativité » lors de l’Open de Saint-Petersbourg, Nikolay Davydenko a toujours nié avoir perçu le moindre pot-de-vin. L’enquête qui a été menée ne lui a jusqu’à présent pas donné tort.

Andy Murray. Quitte à s’attirer les foudres des autres joueurs du circuit, le jeune Ecossais s’était emporté face aux micros de la BBC : «Tout le monde sait que cela est fréquent, prétendit-il lorsqu’on l’interrogeait sur les risques de matches truqués. C’est difficile de prouver qu’un joueur a volontairement faussé un match ou essayé de le faire. Il peut bien jouer et dans les derniers jeux de chaque set, faire des erreurs. Une double faute et c’est terminé.»

Arnaud Clément. Le 29 octobre 2007, après son élimination de l’Open de Bercy, le Français a ravivé la polémique en révélant – sans trop de détails – avoir été sollicité pour perdre volontairement un match contre une grosse somme d’argent : « L’idée qu’un mec puisse se coucher me met hors de moi, exprima-t-il lors d’une remarquée conférence de presse. Mais en même temps, s’il s’agit d’un gars classé dans les 300e, dans les difficultés financières, je peux peut-être comprendre qu’il se pose la question. Maintenant, un mec du top 10, cela me paraît inconcevable ».

Novak Djokovic. Troisième joueur mondial, le Serbe a lui aussi admis avoir été approché par des bookmakers. Ils lui auraient proposé 255.000 dollars pour s’aplatir lors du tournoi de Saint-Petersbourg. Selon le quotidien britannique The Sun, cette tentative de corruption porterait la griffe des bandes organisées russes et ukrainiennes.

Flavio Saretta et Marcos Daniel. Le premier a expliqué dans une interview que 100.000 euros lui avaient été proposés par « un homme parlant anglais » pour s’incliner en souriant face à Potito Starace, lors du 2ème tour de l’édition 2005 de Roland-Garros. Saretta a vraisemblablement refusé puisqu’au grand dam des parieurs mais pour l’enchantement de ses fans, il s’était imposé face à l’Italien. « On a déjà essayé de m’embrouiller plusieurs fois », avait même ajouté Saretta, laissant entendre que les tentatives de corruption rebondissaient allègrement autour des courts de tennis. Son compatriote Marcos Daniel aurait, lui, était invité par téléphone à se laisser battre à Acapulco par le Chilien Nicolas Massu. Marcos Daniel avait triomphé 6-4, 6-4.

Dick Norman. Il y a quelques mois, le vétéran du circuit confiait avoir été approché, quelques années plus tôt en Italie et dans un pays de l’ex-URSS, par des hommes qui lui avaient proposé plusieurs centaines de milliers d’anciens francs pour s’incliner.

Matches de foot truqués… et oubliés ?

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n 2005, après l’interpellation puis la relaxe de Zheyun Ye, professionnels et amateurs du ballon rond espéraient une enquête, un procès puis un jugement rapides. Le football belge avait tout à gagner dans le nettoyage annoncé. Las, c’est comme si la justice avait botté en touche : plus aucun devoir n’a été accompli depuis un an, le corrupteur présumé est toujours aux abonnés absents, la collaboration des autorités chinoises est réduite même s’il y a effectivement eu quelques échanges d’informations. « L’enquête est quasiment terminée, la juge d’instruction attend encore quelques rapports d’expertise pour boucler son dossier », explique avec diplomatie un membre du parquet fédéral. Reste que, lorsque le dossier quittera l’instruction pour rejoindre le parquet, tout pourrait aller vite : le substitut fédéral (le magistrat chargé des poursuites) est régulièrement tenu au courant des avancées de l’enquête et lorsque toutes les pièces seront officiellement en sa possession, il ne lui faudra sans doute que peu de temps pour boucler le réquisitoire tant attendu. On saura alors précisément qui, parmi les 16 inculpés, mérite d’être renvoyé devant le tribunal correctionnel et pour y répondre de quelles préventions.

Sans jouer les oiseaux de mauvais augure, on peut déjà supposer que si les Chinois ne mettent pas plus d’empressement à répondre aux demandes des enquêteurs belges, le procès n’aura d’autre ambition que juger les infractions commises au sein des deux clubs belges, celui de Lierse et celui de La Louvière. Et l’option d’ouvrir deux audiences distinctes, l’une en Flandre et l’autre dans la partie francophone du pays, n’est pas rejetée. D’abord parce que le contexte louviérois (soupçons de malversations financières avec les inculpés Gaone, Allatta, Denis) n’a rien à voir avec celui du SK Lierse, où des manipulations auraient été commises avec la complicité de Mitu, Mardulier, Deman. Ensuite parce que juger ces deux affaires séparément permettrait de faire l’impasse sur de lourds, coûteux et fastidieux travaux de traduction.

Rappelons que la stratégie de Zheyun Ye, comme elle a été reconstituée par les enquêteurs, consistait à frapper à la porte des équipes en difficulté pour leur proposer ce qui paraissait être le marché du siècle : contre le droit de sélectionner les joueurs, il promettait d’injecter jusqu’un million d’euros dans les caisses du club. De quoi envisager l’avenir avec sérénité. Pressé de contenter les parieurs chinois, il aurait également approché plusieurs joueurs pour - alternant la carotte et le bâton - les convaincre de lever opportunément le pied et ainsi influer sur le résultat des matches. Une tentation à laquelle tous ne semblent pas avoir résisté.

Quant au principal concerné, il n’a plus été revu depuis sa libération au début de l’instruction. Dans un courrier adressé à L’Equipe, il jurait n’avoir rien à se reprocher, prétendait être la victime d’un coup monté par ses partenaires et concédait qu’un retour en Belgique était peu probable. Sollicitées par la Belgique, les autorités chinoises ont répondu qu’elles n’étaient pas parvenues à le localiser. Se cache-t-il dans la crainte du mandat d’arrêt international qui a été délivré à son encore ? N’est-il connu que sous un pseudonyme ? Ou a-t-il, comme le veut une rumeur, été assassiné par les triades chinoises ?


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