Le 19 octobre, Vico, pédophile présumé, était arrêté en Thaïlande. Récit, dans Le Soir, d’une chasse à l’homme sans précédent, menée par Interpol et par… les internautes.
joel matriche
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Le monde aux trousses
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depuis dix jours, Christopher Neil avait le monde entier aux trousses. Trahi par le téléphone portable d’un ami, il a été interpellé vendredi matin dans la province de Nakhon Ratchasima, à 250 kilomètres de Bangkok. Menotté, il a été exhibé à la presse par la police thaïlandaise.Cette chasse à l’homme planétaire, la plus ambitieuse sans doute depuis le mandat d’arrêt délivré par le FBI à l’encontre d’Oussama ben Laden, tire son origine d’une investigation menée en Allemagne en 2004. À cette époque, les informaticiens du Bundeskriminalamt (BKA) extraient d’un site pédo-pornographique 70 images mettant en scène un homme avec une douzaine d’enfants, vraisemblablement âgés de 6 à 12 ans. Le visage de l’adulte a été flouté mais grâce à leurs logiciels, les enquêteurs allemands parviennent à le rendre reconnaissable. Ils découvrent aussi que les photos ont été prises en 2002 et 2003. Probablement au Vietnam et au Cambodge.
Le portrait du suspect est aussitôt transmis à Interpol, qui le fait suivre à ses 186 bureaux nationaux. Mais cette diffusion ne donne aucun résultat. L’homme est absent des bases de données.
En 2006, ce signalement est complété d’une notice bleue qui enjoint aux services de police de collecter un maximum d’informations. En vain. C’est comme si ce prédateur n’existait pas.
À l’été 2007, pressentant qu’elle n’a vu qu’une partie de l’album photo du suspect et qu’il fera d’autres victimes, la direction d’Interpol décide d’en appeler au public. La date du 8 octobre est arrêtée pour la diffusion du communiqué. L’opération Vico, pour Vietnam et Cambodge, est lancée.
L’appel à témoins, une première dans l’histoire de l’organisation policière, est aussitôt relayé par les médias du monde entier. Le portrait de l’insaisissable et mystérieux Vico, est commenté dans toutes les langues. Une trentaine d’e-mails de dénonciation parviennent au siège d’Interpol la première nuit. Plus de 200 les deux jours suivants. Cinq d’entre eux mettent le même nom sur ce visage : Christopher Paul Neil, un Canadien de 32 ans qui enseigne l’anglais en Asie.
Dans les heures qui suivent, les services de police parviennent à compléter le CV du suspect : né le 6 février 1975 à Maple Ridge, dans cette banlieue de Vancouver où vivent encore sa mère et son frère cadet, il s’est inscrit à la St-Patrick School. Il voulait devenir prêtre et s’occuper d’enfants, a-t-il expliqué à la principale de l’école, Anne Kully.
Entre 1997 et 2000, il a également servi d’aumônier et de conseiller spirituel dans les camps de cadets de la Défense canadienne. « Ces camps sont réservés aux jeunes de 12 à 18 ans, explique au Soir la lieutenante Isabelle Riché. Nous les familiarisons aux techniques de survie, au leadership, à la vie en groupe… M. Neil est effectivement passé, en tant qu’employé civil, par trois de nos camps d’été mais il n’y a jamais eu de plainte sur son comportement. »
Après quelques autres boulots au Canada, Christopher Neil s’envole pour l’Asie. Il décroche un poste d’enseignant dans une école thaïlandaise puis un autre en Corée. « C’était un bon professeur, les enfants l’appréciaient », a d’ailleurs confié un de ses collègues à Associated Press.
Mais le 11 octobre dernier, s’apercevant qu’il est au centre d’une gigantesque chasse à l’homme, ce professeur estimé délaisse la salle de cours et achète un aller-simple pour l’aéroport de Suvarnabhumi, à Bangkok. Il atterrit à 15 h et, comme tous les passagers, il est photographié par les services d’immigration. Il s’est rasé le crâne et a chaussé des lunettes. Lorsque les enquêteurs poussent la porte du terminal, moins de cinq heures plus tard, ils reconnaissent la photo de leur suspect. L’avis de recherche est alors diffusé à tous les postes frontières, dans les hôtels, dans les agences de voyage. L’étau se resserre.
Les témoignages, en Thaïlande, de plusieurs victimes présumées de Christopher Neil permettent aux enquêteurs d’identifier le petit ami de celui-ci. De placer son téléphone portable sur écoute puis de le localiser.
Suspecté de plusieurs viols, Christopher Neil devrait être jugé en Thaïlande. Les autorités canadiennes pourraient également réclamer son extradition.
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Sur le Net, les empreintes du suspect
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ans les heures qui ont suivi la diffusion de l’appel à témoins par Interpol, les serveurs de l’organisation policière ont enregistré jusqu’à 500 requêtes par seconde. Soit un trafic vingt fois supérieur à la normale. Tout au long de cette chasse à l’homme, l’intérêt des internautes ne faiblira pas.C’est que comme un grand nombre d’expatriés, Christopher Neil a régulièrement le mal du pays et s’efforce de chasser cette mélancolie en correspondant avec des compatriotes. Il s’installe alors dans un cybercafé, fréquente les forums de discussion, laisse un commentaire sur l’un ou l’autre blog et malgré lui, dissémine de ces empreintes que photographient et stockent aussitôt les moteurs de recherche.
Le poète
Ainsi ce profil MySpace, que Christopher Neil a alimenté pour la dernière fois le 15 septembre 2007. Il s’y présente comme un passionné de l’Asie : « J’ai voyagé en Asie un peu partout ces 5 dernières années, raconte-t-il. J’ai surtout enseigné mais aussi commis d’autres espiègleries. » Il se décrit comme célibataire, ne sachant pas encore s’il veut des enfants, natif de Marple Ridge. Comme s’il pressentait sa future cavale, il commence ainsi son profil : « J’aime l’Asie… Rentrerai-je un jour à la maison ? » Après avoir raconté une de ses dernières expériences gourmandes (du chien rôti dans un restaurant du Laos), il livre aux lecteurs quelques échantillons de sa poésie : « Je dois sortir de moi. Libérer cet esclave. Je cours aussi vite que je peux. Le tunnel est de plus en plus étroit. » Le reste est à l’avenant. Pris pour cible par les internautes, ce profil a été désactivé mais il en subsiste quelques images fantômes.
Décidément tenté par l’écriture, Christopher Neil a également laissé plus de 320 messages sur le site Dave’s ESL Café, un forum où peuvent bavarder des enseignants et étudiants du monde entier.
Dragué dans un sauna
Il y signait ses messages sous le pseudonyme de Peter Jackson. « C’était quelqu’un de normal, se souvient un des habitués du forum. Pour être honnête, je l’ai perçu comme le genre de personne qui n’a jamais eu beaucoup de chance avec les femmes et que ça ne dérangeait pas de payer pour du sexe. » Un autre participant, qui a enseigné dans la même école coréenne que le suspect, est horrifié : « Il m’a succédé lorsque je suis parti. Je ne l’ai jamais rencontré et il lui faut espérer que nous ne nous rencontrerons jamais. Si je devais découvrir qu’il a touché à un de mes enfants… »
Dans les messages laissés sur ce forum, aucune allusion aux penchants pédophiles soupçonnés de Peter Jackson. Mais d’autres morceaux de choix. Comme lorsqu’il se fend de ces conseils aux internautes rendus inquiets par les lois locales, répressives en matière de pornographie : « Pour ce qui concerne les ordinateurs, si vous avez des craintes pour certains fichiers, il y a plusieurs moyens d’encrypter vos disques durs. » Il ajoute : « Si vous voulez vous débarrasser de fichiers, les effacer tout simplement n’est pas suffisant. Vous devez vous procurer un programme comme BC Wipe. »
Il raconte encore s’être fait draguer – avec insistance – par un homme dans un sauna coréen : « Il a eu de la chance, je ne suis pas quelqu’un de violent », conclut celui qui est suspecté d’avoir abusé de dizaine de mineurs d’âge.
